Renaud avec l’Irlande

Le chanteur réalise un vieux rêve avec Molly Malone, album de ballades irlandaises adaptées en Français.

Depuis Marchand de cailloux, l’album de 1991 sur lequel il avait gravé sa Ballade Nord-irlandaise, Renaud n’a cessé de nourrir sa passion pour la culture irlandaise. Il est ainsi devenu fan et fin connaisseur des Fureys, Chieftains et autres Dubliners. Entre temps, il a aussi pris goût pour les escapades en dehors de son répertoire personnel, avec Renaud Cante el’Nord en 1993, albums de traditionnels ch’ti, puis avec Renaud chante Brassens en 1996. Pas de hasard s’il revient aujourd’hui avec treize titres adaptés de classiques entonnés depuis des lustres dans les pubs de Dublin, enregistrés à renfort de flûtes et cornemuses avec des musiciens du cru. Rencontre.

 

Irlande. Je ne connaissais pas du tout ce pays à l’époque où je chantais Camarade bourgeois au Café de la gare ou chez Danielle Gilbert. Mais il me faisait alors déjà rêver par son histoire, sa culture, sa géographie, ses légendes et bien sûr le conflit, présent sur mon disque avec des allusions à l’occupation anglaise, la guerre civile dès 1916 etc. Avant d’y retourner faire ce disque, je n’y étais allé que quatre fois. La première fois avec Michel Denisot pour une émission de Canal, on a visité tout le Connemara et c’était magnifique. Après Marchand de cailloux, en 1991, je suis allé en Irlande du Nord en touriste pour faire des images à Belfast, à Derry… Ma fascination pour leur musique commence là, j’écumais les marchands de disque, soit à Belfast, soit à Londres quand j’enregistrai. Je me suis constitué une discothèque de musiques traditionnelles. En 1997, j’ai tourné dans des pubs irlandais avec mes chansons les plus folks, les plus susceptibles d’accrocher aux oreilles des irlandais. J’ai chanté dans des pubs bondés avec les gens qui se pressent au bar autour d’une Guinness, même pas d’estrade, des spectateurs sur les genoux des musiciens et, à Belfast, deux ampoules pour tout éclairage. Ca a été la plus belle tournée de ma vie.

Inspiration.Rouge Sang, y’a deux ans, contenait 26 chansons. Après, j’étais un peu en mal d’inspiration… Et même en manque total! Entre deux albums, je m’étiole un peu dans la vie quotidienne, j’ai des périodes de doute et même de dépression. Je me suis dit que c’était le moment de faire ce projet car j’ai envie de continuer de chanter, d’exister. C’est aussi pour faire patienter mon public, qui sait bien que j’aime exhumer des fonds de tiroirs des chansons méconnues ou inconnues. Pour mon prochain album, je n’en suis qu’aux prémices, aux affres de la création, loin d’avoir fini. J’ai bien quelques thèmes comme l’environnement, le réchauffement climatique, les grandes sociétés industrielles qui détruisent la planète dans le tiers-monde. Et puis l’hécatombe autour de moi, Claude Berri, que j’aimais infiniment, ça m’a fait très mal, Roda-Gil qui me manque, Franck Langolff, Jean-Claude Brialy, et plein d’anonymes que je vois frappés du cancer. Ça me pèse.

Exil. C’est thème cher aux Irlandais, naturellement récurrent dans cet album. Et c’est vrai que ça m’a tenté ces derniers temps. J’allais souvent à Londres, je comptais m’y installer non pas définitivement mais pour les études de mon fils, Malone. Mais la vie en a décidé autrement, alors je vais à Londres en touriste et mon exil, je le vis en banlieue, à Meudon, depuis un an et demi. Ca a été dur car ça m’a fait quitter mon arrondissement fétiche et chéri, le 14e, où j’ai habité 55 ans! Dans une banlieue peinarde, je tourne un peu en rond comme un fauve en cage. J’ai aussi une petite maison à Tanger, achetée sur un coup de cœur car c’était une affaire en or. Mais je n’en ai pas l’usage, je la prête aux copains et aux fans.

Adaptations. La plupart de mes adaptations sont fidèles, mais quelques unes sont à ma sauce. Vagabonds, chanson d’exil encore, est plutôt fidèle à l’original, l’histoire d’un irlandais qui rêve d’océan, devient routard sur les chemins de fer américains pour aller de ville en ville, toujours rattrapé par la nostalgie il cherche un emploi, un endroit, une possibilité de refaire sa vie… Il n’était pas question que je chante en anglais, cela aurait dérouté mes auditeurs et je maîtrise mieux le ch’timi! J’avais le désir de mettre mes mots à moi, d’un album qui me ressemble. La Ballade nord-irlandaise, c’est la même qu’en 1991 mais on la reprend un ton plus bas, les arrangements sont plus cool, épurés. A Carlingford est la chanson que j’ai le plus transformée. L’original est très patriotique avec des vertes vallées, des vagues d’écume se brisant sur les rochers. J’en ai fait l’histoire de trois chômeurs qui prennent la route. L’un s’engage dans l’armée, un autre devient voleur, le troisième attend un bateau pour l’Amérique. Avant qu’il ne devienne une star avec Born in the USA, je m’étais lancé dans un projet d’adaptation de Springsteen en français, j’avais essayé de me frotter à My Hometown, The River, Factory… Puis j’ai laisé tomber.

Foot. Cette semaine, no question, je suis irlandais de cœur. J’ai toujours été pour le plus petit, le faible, l’outsider. Et puis je ne considère pas la France digne ni en mesure de briller en coupe du monde. Je suis pour l’Irlande. Bon, j’ai mon petit côté franchouillard "allez les bleus", mais le football m’intéresse à peu près autant que ma première chemise. Du peu que j’ai regardé ce match, j’ai juste compris que les Français sont champions du monde de hand-ball.

Engagements. Je ne sais pas si je suis un chanteur engagé, j’exprime des idées, des opinions, des convictions et donc des coups de gueule, mais je ne suis pas militant, politologue ou journaliste. Mon seul acte militant occasionnel, c’est voter écolo. Récemment j’ai fait une interview avec Fogiel qui ne m’a parlé que de Sarkozy. Ca me gonfle de voir en moi un éternel poing levé. Pour Bettancourt, j’ai été porte parole artistique de la cause mais les médias n’ont pas été très cool. La chanson Dans la jungle, belle et utile, n’a fait deux télés. Dérisoire. Quand Ingrid a été libérée, j’étais en province. J’ai reçu un texto de Carla Bruni me disant qu’elle comptait sur moi, qu’elle m’enverrait une voiture. Mais je me voyais mal abandonner femme et enfant pour me mêler à cette grande messe médiatico-politico-people, avec tous les politiques qui se bousculent pour être sur la photo… Je souhaitais qu’Ingrid retrouve sa famille, ses proches, la laisser respirer un peu quoi ! Alors je l’ai rencontrée un mois plus tard en tête à tête dans un petit resto de Meudon. C’était formidable.

Sarkozy. Je trouve ce gouvernement complètement liberticide, Sarkozy ne m’est pas sympathique, ce n’est pas un ennemi c’est un adversaire. Je me contenterai de lui faire savoir mon manque d’attachement dans mon prochain bulletin de vote. Que Philippe Val soit à la direction de France-Inter ne me dérange pas. Il mérite, je lui suis fidèle, j’adore ses écrits, c’est un grand humaniste, un grand philosophe. Je suis bien plus choqué par les propos d’un ministre de la culture qui, voici quelques mois, défendait les propos archi-violentes d’un rappeur au nom de la liberté d’expression (Orelsan pour le controversé Sale Pute). Qu’aujourd’hui il défende un député de son camp (Eric Raoult) qui ose dire que les artistes et les écrivains ont un devoir de réserve à propos de Marie N’Diaye dans son choix d’exil, c’est hallucinant. Dans ce cas, la moitié de mon répertoire devrait être censuré. Les artistes ont tous les droits et y’a même pas diffamation. Que cette femme critique Hortefeux ou Besson dans un livre, prix Goncourt qui plus est, et qu’elle préfère vivre à Berlin plutôt qu’à Paris, y’a pas insulte. Ses propos sont intelligents, cohérents ; je la comprends.

Gauche. Ce côté il est de gauche mais il a de l’argent, donc c’est un traître, voilà 35 ans que ça me colle aux fesses. Pendant tout ce temps, je me suis appauvri en achetant des maisons un peu partout… Mais j’ai toujours payé rubis sur l’ongle mes impôts. J’ai eu deux contrôles fiscaux et ils m’ont rendu de l’argent. Je payais trop. L’an dernier, j’ai donné 500 000 euros à différents individus de ma poche, pour la cause Bettancourt notamment, avec des familles colombiennes, des pages de pub dans Le Monde… Ces dons étaient hors associations donc non déductibles. Ca m’a donc coûté un million d’euros au final. Mais si je dois monter au créneau, Sarkozy, les polémiques franco-françaises, je n’ai pas envie. Je suis plus inquiet pour le milliard d’individu qui n’a pas accès à l’eau potable que pour mes camarades postiers. Il est vrai que les conditions de travail des français qui ne sont pas terribles mais je suis plus inquiet pour les 8 millions de français qui vivent au dessous du seuil de pauvreté.

 JDD 21 novembre 2009- Molly Malone (EMI) sortie 23 novembre.

 

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