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On ne vous voit plus, on ne vous entend plus, que vous arrive t-il ?
Je n’ai pas envie d’aller en télé pour faire de la télé, parler de tout et de rien. Il n’y a que des artistes comme Johnny, ou des stars de la télé, qui sont en promotion permanente. Comme Souchon, Cabrel ou Axelle Red, en dehors des périodes de promotions, je préfère me retirer pour me ressourcer, vivre, prendre du temps pour ma vie familiale, mon bébé (Malone, 3 ans, NDLR). C’est un petit garçon. Je vois la différence avec une petite fille. Il est infiniment plus rebelle et un peu plus agité.

Vous vivez aujourd’hui à Paris ou à Londres ?
J’ai quitté mon 14e arrondissement chéri, où je vivais depuis 55 ans, pour une banlieue proche de Paris, avec un jardin, pour le petit. A Londres, je vais de temps en temps, mais je n’envisage plus trop de vivre. Un moment, on voulait faire l’éducation de notre enfant dans une école londonienne et puis on a changé notre fusil d’épaule. On a trouvé une belle petite école maternelle, pas loin de la maison.
 

 

 


Mais vous, l’enfant de Paris, vous ne vous ennuyez pas en dehors ?
Ah si ! Je m’étiole un peu en banlieue. Je vois venir. On verra. Je travaille un peu, pas beaucoup. Sur cet album. Avant d’attaquer la phase d’écriture pour le prochain, remis pour l’instant aux calendes grecques… quand l’inspiration viendra. Pour l’instant, elle ne vient pas. Je n’ai encore aucune chanson. J’ai des prémisses, des débuts, des idées, rien d’écrit.

Vous vivez donc un peu en dehors du monde, loin du show-biz ?
Très loin du show-biz, oui, surtout celui que je vois à la télévision. Et je m’en porte pas plus mal. Oui, je vis quasiment en ermite, en famille et en ermite, même si j’ai quelques copains qui passent me voir de temps en temps. Mais ils me disent, c’est loin… C’est ce qui me convient aujourd’hui.

L’actualité vous fait toujours réagir ou vous en vous en foutez ?
Je m’en fous. Je vois seulement que depuis que Sarkozy est là, il y a 30 % de chômeurs en plus. Je ne milite que dans mon bulletin de vote. Pourtant, je ne dis pas qu’intérieurement… Mais je suis plus touché par le milliard d’individus qui n’a pas accès à l’eau potable que par le destin des fonctionnaires français, même s’il n’est pas drôle.

Déçu que la France ait battu l’Irlande ?
Non seulement, j’étais pour l’Irlande, mais ils ont été battus sur une injustice flagrante. L’Irlande, c’est un pays de cœur. Quand on voit le comportement des supporters avant, pendant et après le match, d’autres auraient tout cassé dans Paris. Ils ont été d’un fair-play admirable. Et je trouve qu’ils ont mieux joué. Les performances de la France depuis dix ans ne sont pas dignes de ce qu’elle a été en 1998-2000. Ce n’est pas une équipe qui fait rêver. Alors, comme je ne suis pas chauvin, notamment dans le sport…

Votre premier voyage en Irlande ?
En 1985-1986, avec une équipe télé de Canal +, qui m’avait amené avec Sardou dans le Connemara ! J’avais peur qu’il y ait un malaise entre nous car je n’avais pas été tendre avec lui. Et j’ai rencontré un garçon éminemment sympathique, et drôle. Ce pays me faisait déjà rêver. J’aimais sa géographie, mais surtout son histoire. Peuple rebelle, insoumis, qui a connu l’occupation britannique, la révolte des catholiques, qui a souffert de la famine au 18e siècle. Un peuple d’exilé, toujours attaché à sa terre, à ses racines. Chaleureux, fraternel, avec une joie de vivre… J’y ai ensuite fait une tournée des pubs, en 1997.

Votre première chanson irlandaise, « La ballade nord-irlandaise », date de 1991. Pourquoi, sur ce disque, une nouvelle version ?

Quand j’ai entendu cette chanson pour la première fois, elle m’a bouleversé. Mon public aime l’entendre sur scène. J’avais envie d’une version plus acoustique. Et je pensais qu’elle était indispensable à cet album. C’est un thème universel : planter un arbre de liberté dans un pays déchiré par la guerre. C’est vrai qu’aujourd’hui la paix est revenue là-bas avec ce gouvernement de coalition.

« La ballade nord-irlandaise » avait été enregistrée en 1991 à Londres ?

C’est cette année là qu’est née, en quelque sorte, cet album. Je me suis mis à écumer les boutiques de disques à la recherche de musique traditionnelle irlandaise. Je me suis constitué une petite discothèque de chansons irlandaises. Et je m’étais promis, un jour, entre deux albums, de me pencher sur des adaptations de ces chansons. Je pense que c’était la bonne époque. Mon précédent disque était un double, avec 26 chansons. J’étais un peu en mal d’inspiration. J’écoutais beaucoup de musique irlandaise. Mon précédent album datait d’il y a trois ans. Je ne voulais pas rester dans le silence. Je voulais donner des nouvelles à mon public.

C’est la quatrième fois que vous jouez les interprètes ?
Mais j’aime bien sortir des albums d’interprète. Il y avait eu « Le p’tit bal du samedi soir… et autres chansons réalistes » (1981). Puis, « Renaud cante el’nord » (1993) et aussi « Renaud chante Brassens » (1996). Prêter sa voix à des chansons, connues ou pas, pour essayer de les faire découvrir ou redécouvrir, me plaît. D’autres envies viendront peut-être. Pourquoi pas les chansons de Mikis Theodorakis ? J’aime bien la musique grecque.

Comment avez-vous démarré ce travail ?

J’avais 300 à 400 chansons irlandaises. Ce sont des merveilles musicales. J’ai d’abord choisi les mélodies. Ensuite, avec un copain traducteur anglophone, on a cherché l’osmose entre la musique et l’idée que j’avais du texte. Parfois, je suis resté proche de l’original, parfois, je me suis écarté. Ainsi, « Te marie pas, Mary ! » était une chanson féministe. J’en ai fait une chanson plus personnelle. C’est un travail d’un an et demi, par périodes. Mais ce travail de traduction et d’adaptation, je l’avais mené il y a une vingtaine d’années sur des chansons de Springsteen. J’en avais fais trois ou quatre. Je voulais le faire découvrir aux Français. Et puis « Born in the USA » est arrivé.

Que vous inspirent les mélodies irlandaises ?
Elles donnent envie de chanter, danser, cogner les pintes de Guiness l’une contre l’autre. Les Irlandais ont un sens de la mélodie et des arrangements que j’aime, avec violon, banjo, flûtes, cornemuses irlandaises, guitares acoustiques. J’ai choisi de travailler avec l’arrangeur de « Marchand de cailloux », en 1991, Pete Briquette, qui a collaboré avec un copain français Thomas Davidson Noton. C’est le bassiste des Boomtown Rats. Il y a même eu un moment dans l’air, l’idée d’un duo avec Bob Geldof. C’est Pete qui a choisi les musiciens, le guitariste des Pogues, le banjo des Dubliners…

Vous avez donc pensé, sur certains titres, à des duos ?
Au tout début, mais je n’ai pas vraiment trouvé et je n’ai pas voulu, cette fois, sacrifier à la mode des duos. Il faut dire aussi que peu de textes se prêtaient à une double interprétation.

Vous n’avez pas repris « Dirty Old Town », célèbre chanson des Pogues ?
Le texte ne m’a rien inspiré. Je ne savais pas quoi dire sur cette belle musique.

Avez-vous envisagé de reprendre ces chansons juste en anglais ?
Non, il n’y avait pas d’intérêt pour moi de les chanter en anglais. Même si je trouve qu’elle sont mieux en anglais, plus mélodiques.

Elles sont dures, parfois carrément tristes ?
Elles ne sont pas très drôles. A part « Johnston’s Motor Car » écrite, j’imagine, par des sympathisants ou membres de l’IRA. Je voulais pas leur rendre hommage, mais chanter une chanson de rebelles irlandais. Les personnages sont sympathiques. Je suis personnellement d’identité protestante mais pas de religion. Quand je suis en Irlande du Nord, je me sens proche des catholiques. Parce que c’est une minorité, exploité, opprimée, face aux protestants qui tenaient tous les leviers de l’économie, avec au milieu l’armée anglaise d’occupation.

Ce sont ce qu’on appelle des « protest songs » ?
Oui. Elles parlent de chômage, de misère, d’exil, de difficulté de vivre, de la nostalgie du pays quitté où l’on espère revenir plus riche qu’avant. Avec quelques chansons d’amour. Trois ou quatre chansons de cet album ont été écrites il y a plus de 50 ans.

« Willy McBride » est une chanson particulièrement touchante, non ?
C’est une chanson violemment antimilitariste sur la guerre 14-18. Énormément de soldats britanniques, dont des Irlandais, ont péri dans les tranchées de la Somme. C’est la chanson la plus longue de mon répertoire. Elle dure plus de sept minutes.

Bon, le problème, c’est un peu votre voix, non ? Elle ne va pas mieux ?

Je trouve que sur ce disque là, je me défends pas mal… Enfin, pour un chanteur dont on dit qu’il a la voix pourri. J’ai pris du grain, du graillonneux, de la nicotine surtout. Je n’ai jamais réussi vraiment à arrêter. Je suis toujours dépendant, esclave de l’industrie du tabac. Pour soigner mes cordes vocales, il faudrait que j’arrête de fumer pendant un certain temps et que je prenne des cours de chant. Mais bon, je n’en ai pas vraiment envie. Mais je pense que mes fans ne seront pas déroutés par ma voix sur cet album. Elle n’est pas pire que sur le précédent. Et c’est vrai qu’il y avait une chanson de plus que l’on a pas mise sur le disque à cause des difficultés vocales que j’avais à la chanter.

Envisagez-vous de partir sur scène avec ce disque ?
Non. Peut-être quand elles seront devenues d’anciennes chansons et que les gens auront envie de les entendre, parce qu’elles leur rappelleront des souvenirs, des anecdotes, des moments heureux, désespérés, qu’elles feront partie de leur mémoire. Pour l’instant, ils aiment essentiellement les anciennes chansons. Leur acharnement à vouloir « Hexagone » et « Mistral gagnant » me désespère un petit peu. C’est dur d’imposer une nouvelle chanson sur scène.

Même pas le festival interceltique de Lorient ?
Pour des raisons économiques, c’est difficile de monter un unique concert. Faire venir des musiciens irlandais pour des répétitions, avec le coût qui va avec. Pour tout vous dire, le festival interceltique m’a déjà proposé de venir faire trois ou quatre chansons. J’y réfléchis. J’aime toujours autant la Bretagne. Et aujourd’hui, j’ai dans la famille un petit Breton, par alliance, Renan, de Morlaix (Renan Luce est devenu son genre, N.D.L.R.). Renan, j’adore. Ses chansons, son écriture, sa voix, son personnage. Parmi les nouveaux, c’est l’un des plus grands.

Vous écoutez toujours de la musique ?
Les artistes de ma génération m’ont un peu déçu ces derniers temps. Sauf Cabrel, dont j’ai aimé le dernier album. Mais le dernier Souchon m’a laissé de marbre, le dernier Julien (Clerc) m’a un peu déçu, le dernier Bashung aussi. Je penche plus vers la génération suivante : Clarika, Jeanne Cherhal, Vincent Delerm, Emily Loizeau, Romane Serda aussi (sa femme, N.D.L.R.). Elle a envie de chanter. Elle prépare un troisième album à la maison. On a un petit home-studio et elle bosse sur ses prochaines chansons, d’auteurs inconnus. Elle peut tout fait mener sa carrière sans Pygmalion…

Est-ce qu’en vieillissant, on devient forcément moins rebelle ?
Je pense. On est de plus en plus désabusé, de plus en plus désespéré. On a de moins en moins envie de l’ouvrir, on prend du recul, sur la vie, les choses, les gens. C’est le temps qui passe, l’époque. Ce sont les gens qui tombent, les amis, célèbres ou anonymes, décimés par des cancers, des AVC. J’en ai vu tomber, régulièrement… ça me fait pas peur mais ça me désespère. J’aurais aimé que ces gens là continuent à m’enchanter, comme ils m’ont enchanté de leur vivant, les Roda-Gil, Claude Berri, Bashung, Frédéric Dard, Coluche, Desprogres, Jean-Claude Brialy… Et tant d’autres… Malheureusement, la plupart de ses gens là sont morts bien avant l’âge.

Propos recueillis par Michel TROADEC.

Molly Malone, balade irlandaise, Virgin, 13 titres.

 

Merci à Boulou

 

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