C’est l’histoire d’un mec,
Renaud,
conté par Jean-François
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,,, Un joli texte de Jean-François Cucchiara
"Il fut un temps où Renaud, ce navigateur des faubourgs qui avait pris Paris pour océan, sentit la terre se dérober sous ses bottes. Lorsque Coluche mourut, puis que d’autres compagnons disparurent au fil du temps, quelque chose se fendit en lui, une cloison par laquelle entrèrent la peur de vieillir, la colère impuissante et cette putain de tristesse. Puis Dominique s’éloigna après tant d’années partagées, emportant avec elle une partie du foyer… le chanteur, demeuré seul parmi les débris de ses certitudes, découvrit qu’un appartement peut devenir plus grand et plus glacial que les régions polaires. Alors le Ricard ne fut plus une boisson, mais une mer jaune et perfide dans laquelle il plongeait chaque jour pour étouffer ses souvenirs, sachant pourtant qu’au fond de ce verre ne l’attendaient ni paix ni oubli, seulement une gueule ravagée et un réveil plus hard que la veille. On le vit trembler, tituber, se taire durant des journées entières, et son corps vomissait ce que son âme, verrouillée comme une chambre de navire en perdition, n’avait plus la force de se confier aux hommes. Il ne buvait pas pour le fun ni pour faire le malin au comptoir, il buvait pour assommer la douleur, pour fracasser quelques heures cette machine infernale qui lui broyait le crâne, quitte à se broyer lui-même avec elle. Sa voix, jadis insolente et claire dans sa rudesse, devint cette corde usée qui semblait devoir rompre à chaque syllabe, mais dans laquelle ses admirateurs reconnaissaient le battement obstiné de son cœur. Le plus cruel n’était peut-être pas la solitude, mais la honte de ne plus savoir écrire, car pour celui qui avait donné des mots aux révoltés, aux enfants et aux amoureux cabossés, le silence ressemblait à une première mort. C’est alors que Romane entra dans son existence comme une femme capable de l’aimer assez fort pour lui dire cette vérité : s’il voulait vivre auprès d’elle, il devait cesser de crever devant ses yeux. Elle lui rappela qu’au-delà des bouteilles subsistaient une main à saisir, un enfant à espérer, des chansons à écrire et un homme à relever. Renaud retourna se soigner, remit ses doigts sur la guitare et sa plume dans l’encrier ; de cette remontée naquit « Boucan d’enfer », cri d’un naufragé revenu sur le pont avec ses blessures ouvertes et son foutu cœur posé devant tout le monde. Les gouffres rendent rarement leur proie sans livrer plusieurs batailles… il rechuta, recommença, tomba encore, jusqu’au jour où la médecine lui fit comprendre que son cœur pouvait lâcher et que la prochaine cuite risquait de n’avoir aucun lendemain. Donc, soutenu par ses proches, rappelé à la vie par l’amour de son public et remis à l’écriture par d’autres artistes, il reparut en 2016, diminué oui, mais vivant, cette seule victoire valait tous les triomphes. Bien plus tard, Cerise vint ajouter une couleur tendre à ce vieux navire couvert de cicatrices ; auprès d’elle, Renaud retrouva l’amour, le désir de chanter. C’est pour cela que ses fans pleurent encore lorsqu’il paraît : ils ne regardent pas une idole invincible, mais un homme qui a connu la merde, la peur et le fond du trou, et qui, chaque fois que la vie l’a mis à genoux, a trouvé la force de se remettre debout."
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